samedi 29 octobre 2011

The Uncanny valley, une réflexion h+ pour sortir de la "Vallée de l’étrange"

Pour le troisième opus de la Chronique de l'AFT Technoprog!, Silicon Maniacs a publié la semaine dernière un dossier où était réuni, en plus du nouvel article, deux interviews.

- "Comment sortir de la vallée de l'étrange ?"
- Interview Marc Roux
- Interview Natasha Vita-More (en anglais)

Mais l'article présenté par SM est une version abrégée du texte originel.
Je vous livre à présent la version complète.

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The Uncanny valley,
une réflexion h+ pour sortir de la "Vallée de l’étrange"



« The uncanny valley », la Vallée de l’étrange, est une théorie psychologique qui consiste à mettre en lumière le degré d’acceptation par les sociétés humaines de ce/ceux qui leur est plus ou moins différent. La théorie avance que tant qu’un individu est considéré soit comme franchement différent, soit comme suffisamment semblable, il ne provoque pas de trouble chez ceux de la communauté de référence, car il est identifié comme un élément clairement catégorisé : ami/ennemi, citoyen/étranger, etc. Les troubles surgissent lorsque l’individu ne peut être rangé dans une catégorie bien distincte. Le sentiment de rejet serait alors encore plus fort que face à un ennemi ou un danger nettement reconnu. Le nom de "vallée" vient du fait que sur la courbe du graphique qui choisit pour abscisse le degré de similitude et pour ordonnée le degré d’acceptabilité de l’étranger, l’acceptabilité marque un profond recul lorsque la similitude, devenue proche, n’est pas encore totale.



(voir aussi Wikipédia : Vallée dérangeante)

Des difficultés relevant du franchissement de cette « Vallée de l’étrange » attendent sans doute les acteurs du Transhumanisme. Que ce soit les promoteurs de la robotique, de la cyborgisation ou de l’intervention humaine dans l’évolution génétique de l’espèce, tous se trouveront probablement confrontés aux réactions hostiles, dans un premier temps, de majorités en proie à des frayeurs irrationnelles face à une différence indistincte. Il leur sera nécessaire d’anticiper ce rejet afin de l’éviter autant que faire se peut.

En robotique, la descente dans la vallée de l’étrange est déjà commencée. Les constructeurs considèrent, sans doute avec raison, qu’un robot du type de celui des aspirateurs ménagers de type Roomba ne pose pas de problème d’acceptabilité par leurs clients. Ces petites boîtes rondes et plates sont immédiatement identifiées comme étant des objets, des outils à notre service. Leur aspect, mais aussi leur très faible degré d’autonomie et donc leur comportement ne permet pas une seconde la mise en cause de notre identité par rapport à la leur.
Mais l’ingénierie japonaise avance à grand pas vers un type de robot à l’apparence et à l’interface bien plus perturbantes. Nous n’en sommes plus seulement aux robots vaguement anthropoïdes du genre de Némo. Ceux-ci suscitent depuis longtemps, au moins depuis l’époque de la Planète Interdite (film de science-fiction des années 50) et de la Guerre des étoiles (R2D2 et C3PO/6PO), des réactions de sympathies amusées. Si leurs auteurs leur ont prêté des comportements de caricatures humaines, leur allure ne prêtent nullement à confusion. En échange, les dernières générations présentent des modèles qui imitent parfaitement la voix humaine, qui miment de façon stupéfiante notre comportement et revêtent presque à s’y méprendre l’apparence humaine, utilisant des matériaux qui rendent leur peau ou leur chevelure indiscernable du naturel. Pourtant, le mimétisme n’est pas encore total. Les mimiques sont encore parfois maladroites, la conversation et le mouvement demeurent limités à un répertoire programmé à l’avance. Il y manque toujours une Intelligence Artificielle ayant passé avec succès le test de Turing*. Le résultat est que nous nous trouvons face à des répliques troublantes. A ce stade tout va bien encore. Ces robots ne circulent pas parmi nous. Ils sont le résultat de projets scientifiques expérimentaux. On les présente comme des curiosités lors de salons. Il y a donc une mise à distance. De plus, ils apparaissent dans la société japonaise, assurément bien plus ouverte à la technologie et à la robotique en particulier. Mais que se passerait-il si de tels robots commençaient à déambuler dans les villes occidentales ? Selon la théorie de la Uncanny valley, ils devraient faire l’objet d’un rejet massif !
C’est, je pense, que leur existence met en question un point fondamental de notre existence d’humain : notre identité.






J’ai tendance à penser que la préservation de l’identité nous est tout aussi essentielle que celle de notre propre vie. Elle est, me semble-t-il, intimement liée à celle de notre Conscience. Sans elle, notre existence nous semble tout bonnement perdre sa raison d’être. La perte d’identité nous est aussi grave que la mort et cette éventualité peut provoquer en nous la même angoisse.
C’est sans doute un raccourcis abusif que condamneront certains scientifiques, mais je trouve saisissant de me dire que, si l’un des moteurs fondamentaux du vivant, à l’échelle de la molécule, est bien la préservation, par la reproduction/duplication d’une information chimique à l’identique (ou presque), ce pourrait être la même logique qui serait à l’œuvre, au fond, à l’échelle psychologique. Il sera passionnant de suivre tout au long du siècle les explications que les sciences cognitives tenteront de donner pour dire ce que peut être l’identité et ce qui fait son importance.
En attendant, il me paraît clair que c’est parce que nous ressentons un danger existentiel que nos réactions sont aussi exacerbées lorsque notre identité est mise en cause. Quoi de plus violent que la xénophobie ? Quoi de plus exaltée que la communion dans l’identité nationale, ethnique, celle du club de foot ou du clan et de la famille ?
C’est à cette force terrible qu’à commencé à se confronter le Transhumanisme : l’intolérance identitaire. Comment y échapper ? Comment éviter, ou sortir de la vallée de l’étrange ?

Et bien, en suivant la théorie de l’Uncanny valley, il me semble qu’il y aurait deux voies. Soit il faudrait réduire la différence apparente (repère de l’ordonnée du graphique) entre les nouveaux "sujets de Conscience" qui pourraient émerger, comme les robots dotés d’IA fortes dont il a été question plus haut, soit il faudrait élargir les critères d’acceptabilité des communautés humaines (repère de l’abscisse). La première solution peut paraître la plus simple. C’est la voie suivie actuellement par les roboticiens japonais. Ils considèrent que, pour être acceptés par la société, même japonaise, leurs créations devront soit être franchement différentes des humains, robots jouets à la R2D2, soit confondantes de similitude.
Ce sera sans doute celle suivie par l’amélioration humaine pendant longtemps. Les premières améliorations physiques, à base de chirurgie thérapeutique, réparatrice, esthétique ou de manipulation génétique, déboucheront sans doute sur des résultats faiblement perceptibles. A l’origine, leurs premiers adeptes seront montrés du doigt, tournés en dérision comme ont pu l’être les premiers inconditionnels du lifting, ou de l’oreillette bluetooth (l’étape ultime avant l’implant cochléaire ;-). Puis, dans la mesure où l’intérêt de la nouveauté technique aura été partagé, pour des raisons plus objectives ou bien découlant d’un phénomène de mode, on peut facilement imaginer que, dans le cadre de notre modèle économique dominant, ces pratiques se répandront progressivement. Le rejet identitaire original exprimé par la dérision sera une fois de plus remplacé par une adhésion et une assimilation identitaire. Notez bien à ce niveau que l’identité du groupe s’en trouve à chaque fois objectivement modifiée. Néanmoins, les individus comme le groupe ont tendance à nier cette modification et à mettre en avant la continuité de leur identité. Les changements d’attitude collective peuvent être alors très rapides, au rythme des phénomènes de mode donc, après lesquels le collectif oublie l’idée même du rejet initial.
En échange, il serait probablement dangereux, pour un groupe de Transhumanistes proactifs, de vouloir brûler les étapes et de s’aventurer dans des améliorations ou modifications trop radicales. Tant que le sentiment d’intolérance identitaire demeure ce qu’il est dans le cerveau des humains, nous assisterons, j’imagine, à l’apparition de groupes marginaux qui marqueront volontairement leur différence par des modifications/améliorations considérées comme extravagantes par la majorité. Cette idée n’est bien sûr que l’extrapolation du phénomène de découverte identitaire qui semble marquer depuis la plus haute antiquité l’adolescence. Celui-ci joue d’ailleurs toujours un rôle important dans le dynamisme de nos sociétés, la mise en question identitaire de la communauté par la jeunesse permettant à la première de se reposer régulièrement et de manière salutaire ces questions essentielles : Qui sommes-nous ? Qui désirons-nous être ?
Mais les promesses de la manipulation transhumaniste risquent de faire courir des dangers inédits aux futures bandes de jeunes excentriques. Les accoutrements vestimentaires anticonformistes, fantaisies capillaires ou dermatologiques, l’inventivité musicale, les codes langagiers et les comportements plus ou moins asociaux ne provoquent depuis des siècles que des mesures coercitives limitées de la part des majorités adultes ainsi que des haussements d’épaules amusés et parfois compréhensifs (on a tous été ados …). Mais qu’en sera-t-il face à une prétention affirmée à sortir de l’humanité ? (Dans son œuvre Hyperion, l’auteur de science-fiction américain Dan Simmons imagine entre autre, dans sa lointaine anticipation, que les pires ennemis des humains sont les Extros, d’anciens humains dont les ancêtres ont choisi la voie d’une évolution à marche forcée, par la manipulation génétique (certains ont des ailes, d’autres sont transparents …), jusqu’à aboutir à une autre espèce qui ne se reconnaît plus dans la première Humanité.)
Au plus profond de la Vallée de l’étrange, au-delà d’un certain seuil qu’il est impossible de déterminer précisément, ce peut être la mise à mort qui attend l’étranger. L’Histoire nous apprend que l’intolérance identitaire est un sentiment collectif tellement fort qu’il peut conduire jusqu’à des meurtres sacrificiels et rituels de ceux qui sont tombés dans la Vallée de l’étrange : le sacrifice humain, le bûcher, la chambre à gaz …

Seule alternative peut-être à la prudence pour les Transhumanistes militants de demain : les progrès de la tolérance !
L’autre voie ne me semble pouvoir consister que dans cette amélioration humaine prioritaire, cette aspiration des humanistes de toujours, celle-là dont Voltaire se fit et reste le porte flambeau.
Or, si l’Humanisme et le modernisme cartésien paraissent avoir dramatiquement échoué à faire vraiment progresser la tolérance dans les sociétés humaines, il me semble que le Transhumanisme offre un nouvel espoir.
D’une part il mise d’emblée sur une diversification infinie du vivant en général et des vecteurs de Conscience/Identité en particuliers, et d’autre part il propose à l’Humanité de se donner les moyens d’intervenir là où le bât blesse depuis toujours, au cœur de notre cerveau reptilien sans doute, aller titiller ce qui fait notre instinct de conservation en modifiant subtilement les conséquences biochimiques de notre peur de l’inconnu.
Attention ! Casse-cou ! Oui, évidemment, il ne faudra pas se tromper. A ce degré d’essentiel dans la manipulation de l’humain nous n’aurons guère droit à l’erreur. Mais une telle perspective n’est pas pour tout de suite. Nous sommes très loin de savoir où porter "le bistouri", puisque nous n’avons à ce jour aucune idée même du genre de "bistouri" à utiliser et du/des endroits où le porter. Mais d’un point de vue rationnel, non seulement il n’y a aucune raison de penser que nous ne pourrions jamais apprendre à influer intelligemment sur notre capacité à la tolérance/intolérance, mais il n’y a pas non plus de raison de penser, du moins jusqu’à aujourd'hui me semble-t-il, que nous devrions agir dans la précipitation.
Dans la perspective d’une amélioration humaine radicale, accompagnée d’un risque existentiel radical, s’impose sans doute l’application d’un principe de précaution radical afin de sortir vivant et plus fort que jamais de la Vallée de l’étrange.

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