vendredi 24 février 2012
Les membres bioniques seront-ils un jour à la mode ?
http://www.siliconmaniacs.org/transhumanisme-les-membres-bioniques-seront-ils-un-jour-a-la-mode/
À l’heure où des vétérans américains choisissent de remplacer leurs jambes affaiblies par des prothèses de plus en plus avancées et où on peut lire l’histoire d’un jeune autrichien qui décide de faire de même avec sa main paralysée suite à un accident de moto, la question de savoir si un jour nous verrons de plus en plus d’individus choisir d’aller remplacer leurs membres comme s’ils allaient se faire tatouer ou percer reste provocatrice.
Il y a une différence fondamentale entre les cas évoqués et le fait d’aller remplacer un bras ou une jambe par un modèle artificiel sur un coup de tête : ces personnes ont perdu l’usage d’une partie de leur corps et l’opportunité d’avoir un membre qui retrouve une fonctionnalité équivalente à l’original rend la décision évidente.
Des freins à l’adoption de membres artificiels… qui disparaissent.
C’est cette différence qui rend viscérale l’opposition à une telle idée : pourquoi devrais-je remplacer mon bras “sain” par un modèle moins efficace, avec lequel je ne pourrais plus sentir ce que je touche et qui n’a rien en commun avec mon héritage génétique ?
Pour qu’un membre bionique devienne une idée séduisante, il faudrait effectivement qu’il apporte une plus-value comparé à ce que nous avons originellement : des bras et des jambes qui ont fièrement prouvé leur intérêt dans notre interaction avec le monde qui nous entoure. Il faudrait également qu’il ne nous fasse rien perdre de ce que nous avions déjà avec l’équivalent biologique.
Tout d’abord, et ce n’est pas la moindre des choses, la prothèse bionique devrait être vue comme une “augmentation” pour le sujet. Pouvoir porter des charges plus lourdes, pouvoir courir plus vite, ne plus connaître de fractures ou ne plus craindre les flammes et/ou décharges électriques en seraient des motifs valables, bien que cela ne suffise pas. Inutile de remplacer sa jambe par une autre qui nous rend incapable de sautiller ou de se mettre à genoux. Ensuite la prothèse devrait nous permettre de ressentir ce que nous touchons. Ce n’est pas qu’une question de confort (quoi de plus horrible que de ne plus pouvoir éprouver le plaisir de toucher du tissu ou de sentir un courant d’air chaud sur ses mains ?) mais aussi d’efficacité : les sensations sont nécessaires pour pouvoir ajuster nos gestes, comme le fait de tenir un verre sans trop le serrer.
Enfin, le membre bionique étant avant tout un objet extérieur à notre corps, il serait préférable que ce dernier ne le rejette pas. À quoi bon avoir un membre meilleur si c’est pour qu’il soit sans cesse sujet aux caprices de notre système immunitaire ? On n’évoquera pas la nécessité de prendre des immuno-dépresseurs ou autres traitements similaires qui seraient plus un fardeau qu’une libération.
Le fait est que ces trois obstacles vont inévitablement tendre à disparaître : pour le premier point la voie est toute tracée entre des mains bioniques qui ont un nombre de degrés de libertés en tout point supérieur à leur équivalent biologique et des matériaux bien plus solides. Patrick, le jeune autrichien qui a choisi de se faire amputer pour une main artificielle, peut par exemple faire des rotations de 360° avec celle-ci.
Au sujet des sensations, les dernières expériences menées à ce sujet sont très encourageantes avec par exemple des singes qui ont pu ressentir ce que faisait leur bras “ajouté”… qui était simulé dans un ordinateur ! Tout cela grâce à un implant cérébral…
Quant au risque de rejet, celui-ci est de plus en plus écarté de par l’utilisation de matériaux “biocompatibles” en lieu et place du métal qui tranche les tissus fragiles, se dégrade avec le temps et augmente dramatiquement les chances de rejet. Cela fait environ 3 ans qu’une patiente souffrant de paralysie possède un implant cérébral sans effet secondaire. Nous pouvons aussi évoquer le travail d’un certain docteur Storsberg qui a su implanter durablement une cornée articielle et dont la technique “d’attachement des cellules” serait applicable à des os artificiels.
Le cas Oscar Pistorius
Marc Roux l’a déjà évoqué dans un autre article : le fait qu’un athlète dont les jambes sont artificielles puisse concurrencer officiellement des coureurs “valides” est un véritable “pas en avant dans le Transhumanisme”. Laissons de côté les implications philosophiques d’un tel évènement (fort bien expliquées par Marc) pour aller plus loin dans notre petit exercice de prospective : et si un jour nous avions des jeux olympiques pour “augmentés” ? Le besoin de spectaculaire et d’efficacité propre à notre société pourrait trouver écho dans des épreuves sportives où les athlètes sont sans cesse plus forts, plus rapides, plus précis… générant là un type d’épreuve qui supplantera celui exercé de nos jours : le sport pour “augmentés”.
On aurait par conséquent un terrain propice pour le développement de la popularité des prothèses bioniques, entre la démonstration permanente de leur efficacité à la télévision et le bombardement publicitaire fournit par des sponsors spécialisés dans les biotechnologies au cours de telles épreuves. Les répercussions pourraient être profondes jusque dans notre culture, où même l’art se mêlerait à la tendance (à quand des défilés de mode pour “augmentés” ?).
Bien qu’il soit regrettable que le fait de vouloir adopter une prothèse devienne ainsi plus le fruit d’une pression sociale et économique (société du spectacle, consumérisme ou exigence d’exploits) que du libre choix de l’individu, nous ne pouvons nier que ce serait un facteur très probable de “démocratisation” des membres bioniques.
Alors, serons-nous tous un jour comme Aimee Mullins, à changer de jambes comme nous changeons de tenue pour une soirée ? Au vu des tendances fortes qui pourraient être à l’oeuvre, tout est possible.
Article écrit par Kusanageek pour Siliconmaniacs.org et l’AFT:Technoprog.
mercredi 4 janvier 2012
Compte-rendu de Humanity+ à Hong-Kong
(pour ceux qui ne l'ont pas encore lu sur le Blog de SM)
http://www.siliconmaniacs.org/compte-rendu-de-humanity-a-hong-kong/
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Didier Coeurnelle, coprésident de Heales.org (Healthy Life Extension Society) et membre de l’AFT-Technoprog, s’est rendu à Hong-Kong pour prendre la parole à la première conférence Humanity + organisé en Asie. Le thème ? L’allongement de la vie. Attention, texte transhumaniste s’il en est.
Hong Kong, 3 décembre 2011, 10 heures, la première conférence asiatique d’Humanity+ (mouvement mondial transhumaniste) débute dans l’Université polytechnique de cette métropole surpeuplée, technologique à l’extrême et fascinante. Pendant deux jours, des conférenciers venus des quatre coins de la planète quoi qu’avec une nette prédominance anglo-saxonne vont se succéder. Ils vont confronter leurs points de vue souvent d’un optimisme radical, mais aussi parfois d’une inquiétude fort bien informée.
Le thème principal de la première conférence est “Living forever”. Dans le domaine de la progression de la longévité grâce aux progrès médicaux et plus largement technologiques, les raisons d’être optimiste sont bien plus nombreuses que celles d’être inquiets. Des thérapies géniques aux progrès de l’informatique en passant par des dizaines d’autres domaines, les indicateurs de progression sont nombreux.
C’est peut-être un des plus vieux rêves de l’humanité. Le héros du premier récit de fiction qui nous soit parvenu, l’épopée de Gilgamesh, chercha sans succès à vaincre la mort. Un des premiers empereurs chinois s’y essaya aussi, absorbant du mercure en croyant qu’il s’agissait d’un élixir de vie alors que nous savons aujourd’hui qu’il s’agit d’un poison.
En 2011, il ne s’agit plus de trouver la “potion magique” de l’immortalité. L’objectif, plus modeste, mais aussi moins hypothétique est de découvrir quelles techniques permettront de traiter le vieillissement comme une affection certes redoutable mais pas invincible. Aubrey de Grey, le biogérontologiste mondialement connu, est un de ceux qui y travaillent sans relâche. Il a pris la parole en introduction des conférences puis a cédé la parole à Max More, fondateur de l’Extropy Institute et CEO d’Alcor, la plus grande entreprise de cryogénisation humaine du monde (NDLR : la cryonie est interdite en France).
C’est une source d’espoir pour beaucoup et d’inquiétudes pour d’autres. De droite à gauche, d’est en ouest, certains s’enthousiasment, d’autres temporisent.
Rassurons de deux manières les conservateurs soucieux de ne pas allonger “inconsidérément” la vie de leurs concitoyens. Même si la médecine en faveur de la longévité parvient à ses objectifs:
- Nous pourrons toujours mourir écrasés par un chauffard, terrassés par une maladie ou victime d’une autre cause de décès que tant la nature que l’espèce humaine ont inventé avec un raffinement pervers et polymorphe;
- Les thérapies nouvelles auront un point commun avec les épinards: si vous ne les aimez pas, vous n’êtes pas oblige d’en prendre.
Interdire l’allongement de la vie ?
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Certains droits réservés par Andreas.
Mais, si vivre plus longtemps devient possible, peut-on l’interdire? Si les thérapies s’approchent, peut-on arrêter les recherches pour empêcher une vie plus longue ? Lors de la conférence à Hong Kong, la réponse apportée était uniforme. Ce serait inacceptable. Comme l’écrivait Tom Mooney, l’auteur d’un ouvrage récent relatif aux aspects politiques de ces questions, lorsque les rédacteurs de la déclaration d’indépendance américaine ont mentionné le droit à la vie, ils n’ont pas inscrit de limitation pour les personnes âgées. Il en va de même pour les textes plus récents relatifs aux droits de l’homme rédigés alors que la médecine permettait déjà de gagner des années de vie en plus.
Lorsque l’on va voir un docteur, il ne consulte pas un tableau socio-économique chargé de déterminer si la poursuite de votre vie est souhaitable. Aucun ministère de la santé publique ne se livre à une opération similaire, aucun État démocratique ne s’est jamais prononcé en faveur de règles d’élimination passive des aînés.
Certains pourraient arguer d’une situation nouvelle, considérer qu’aujourd’hui, une vie plus longue devient une source de problème pour l’humanité du fait de la surpopulation.
En réalité, vivre plus longtemps en bonne santé est un facteur non pas de croissance, mais de décroissance de la population.
Plus les gens vivent longtemps, moins ils ont d’enfants. Prenons l’exemple de Hong Kong. Dans cette cité autonome de près de huit millions d’habitants, l’espérance de vie a cru de 16 ans en quatre décennies. Elle est maintenant de plus de 80 ans, dépassant les États-Unis et la France. Parallèlement, la natalité est une des plus faibles du monde.
Il en va de même à une échelle plus large. Ainsi, l’Afrique est à la fois le continent où la population croît de la manière la plus rapide et celui où l’espérance de vie est la plus courte.
En outre, un citoyen du monde qui sait qu’il vivra plus longtemps sera plus respectueux de la planète : plus prudent car l’argument “Après-moi les mouches” est moins d’application, plus économe car il n’y a plus d’urgence à brûler la chandelle par les deux bouts, plus pacifique parce que les citoyens plus âgés le sont,…
Est-ce à dire qu’un monde avec vieillissement négligeable sera sans difficulté. Bien sûr que non, mais nous aurons plus de temps pour répondre aux problèmes posés!
Didier Coeurnelle, orateur à la conférence, coprésident de Heales.org (Healthy Life Extension Society) et membre de l’AFT-Technoprog.
dimanche 4 décembre 2011
Les robots devraient-ils avoir le permis de tuer ?
Les robots devraient-ils avoir le permis de tuer ?
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« Avec les robots guerriers, la guerre va changer de visage » nous informait Le Monde du 12 novembre. Pour commémorer la “Der des Ders”, le célèbre journal faisait le point des dernières orientations des armées françaises en matière de robotique.
Pas de nouvelles sidérantes : cela fait, bien sûr, plusieurs années que des robots en tout genre ont commencé à envahir les théâtres d’opérations militaires. Les plus célèbres sont les drones volants, mais les armées du monde industrialisé s’équipent aussi de robots démineurs, de robots transporteurs et autres robots de toute sorte. Et l’armée française ne fait que suivre ce mouvement au motif qu’il est censé épargner, à priori, beaucoup de victimes sur les champs de batailles.
Néanmoins, je pense qu’il nous revient de réfléchir, de nous positionner et de nous exprimer en tant que partisans d’un monde où les individus d’origine biologique – humains entre autres – vivraient en bonne entente avec d’autres de facture cybernétique ou robotique.
Comment parviendrons-nous à envisager cette future cohabitation si dés demain certains robots militaires (puis policier ?) sont dotés d’une “licence to kill” ?
Les robots guerriers aujourd’hui
Aux Etats-Unis, la tendance est aujourd’hui à la confiance envers les robots guerriers. Leur emploi en milieu militaire est, en effet, très répandu : aux USA, 1 soldat sur 50 est un robot. Le Congrès américain souhaite augmenter leur utilisation d’ici 2013 pour parvenir à un ratio d’un tiers de robots soldats.
Pour l’instant, on leur confie des missions de transports, de reconnaissance, de surveillance et de transport de matériel, voir à ce sujet le robot Big DOG construit par la DARPA (ci-dessus). Après, il n’est pas impossible qu’on leur confie d’autres missions plus “létale”, notamment par le biais de robots tueurs comme le robots SWORDS (ci-dessous).
Cependant, des voix s’élèvent pour protester ou pour alerter. Prenez l’exemple du commandant Mark Hagerott de la US Naval Academy, selon lequel il faudrait d’urgence établir un cadre de contrôle en raison de la pression économique et de l’inertie des progrès scientifiques. “Face au développement massif de robots capables de déployer une force létale, il faut une prohibition“.
Faut-il accorder, c’est-à-dire programmer, la licence to kill chez les robots guerriers ?
Le cœur du problème me paraît être que tant qu’ils n’ont pas de sens du bien et du mal, tant qu’ils ne sont pas des personnes, ils ne peuvent pas assumer la responsabilité de leurs actes. C’est la raison principale pour laquelle je pense que nous ne devrions pas leur attribuer l’autonomie dans la décision de tuer ou de risquer de donner la mort. Il me semble qu’il doit toujours y avoir une personne responsable derrière un tel choix, une personne à laquelle la société, les victimes éventuelles, pourront demander des comptes.
Bien sûr, s’il ne s’agit que d’un outil, d’une arme, la responsabilité se reporte sur son utilisateur, son propriétaire, voire son fabricant, mais, en première instance, au moment de « tirer sur la gâchette », les militaires eux-mêmes, les soldats, peuvent-ils accepter de faire dépendre à ce point l’engagement de leur responsabilité de la qualité de leurs armes ?
Vous me direz, quant un soldat appuie sur la gâchette de son fusil-mitrailleur comme quand le commandant d’un sous-marin ordonne le tir d’un missile et encore si un président de la république tourne une clé pour ouvrir le feu nucléaire, tous, au-delà de leur décision humaine, s’en remettent au bon fonctionnement d’une chaîne d’actions, mécaniques ou électroniques, voire d’une chaîne de commandement humain dans laquelle se dilue un peu de leur responsabilité. En cas de disfonctionnement de l’arme, d’accident ou de victimes collatérales par exemple, ils pourraient trouver là des « circonstances atténuantes » à faire valoir devant un tribunal. Ne pourrait-il pas en aller de même avec un robot guerrier programmé pour pouvoir tirer de façon autonome ?
Si les capacités d’informations du système qui entoure le robot atteignent un point où son évaluation est évidemment plus pertinente, plus rapide et plus efficiente que celle de l’humain qui jusque là détient la responsabilité de prendre la décision, ne devient-il pas plus sage de laisser également cette décision au soin du système ?
Comment programmer le sens moral ?
Et bien ma réponse demeure négative, pour la bonne raison que, du point de vue d’une Démocratie digne de ce nom, les facteurs qui mènent à la décision d’agresser un humain ne peuvent jamais dépendre seulement de critères matériels. A la limite, je pourrais envisager d’octroyer une telle « liberté » à des robots le jour où ceux-ci auront montré leur capacité à se retourner contre un ordre humainement inacceptable et à dire : « mon colonel, si vous essayer de faire ça, c’est sur vous que je vais tirer ! »
Ils se peut qu’à un terme plus ou moins long, nous finissions par développer des Intelligences Artificielles performantes au point qu’elles nous donnent l’impression non seulement de passer le test de Turing, mais encore de distinguer le Bien du Mal, de faire preuve d’un sens moral, voire, pourquoi pas, de compassion. Nous pourrions alors peut-être envisager d’en doter des robots de combat auxquels nous attribuerions une autonomie dans l’ouverture du feu. Je pense que nous pourrions alors le faire parce qu’ils auraient cessé d’être de simples machines pour devenir de véritables personnes.
D’ici là, il me semble essentiel de maintenir l’interdiction.
mardi 15 novembre 2011
Pourquoi la théorie du genre effraie-t-elle encore?
Pourquoi la théorie du genre effraie-t-elle encore?
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La rentrée des classes en France a été particulièrement médiatisée cette année, notamment à cause de la hausse des effectifs scolaires. Mais avant même que les suppressions de postes et leurs conséquences n’eurent atteint les médias nationaux, une toute autre polémique, concernant le contenu des nouveaux programmes de SVT, avait déjà occupé le paysage médiatique et crée un débat sociétal assez peu commun.
Les prémices de la polémique remontent au début de l’été dernier, quand Christine Boutin publie une lettre ouverte, dans laquelle elle s’insurge contre l’intégration de la théorie du genre dans les nouveaux manuels de SVT, pour les classes de Première ES et L.
Quelques mois plus tard, ce sont 80 députés UMP et 113 sénateurs qui demandent à Luc Chatel, le retrait des chapitres en question.
Polémique autour des Gender studies
La théorie du genre est un concept qui s’inscrit dans le mouvement de pensée relativiste qui a connu un grand succès depuis les années 1950 en Europe et en Amérique du Nord.
Aux références absolues et transcendantes se sont substituées des « vérités relatives » à chaque individu, dans un contexte social et culturel donné. Le courant des gender studies n’est que le prolongement de ce relativisme postmoderne et n’est donc pas une invention en soi, mais plutôt une application d’une pensée largement acceptée dans les sociétés occidentales, aux champs qui ont pour objet d’étude la sexualité et le genre.
On peut donc légitimement se demander pour quelles raisons une théorie relativiste dont l’étude et l’enseignement connaissent un franc succès depuis au moins 30 ans [1], a provoqué un tollé d’indignation aussi brutal, dans une société où le relativisme est, a priori, reconnu comme valeur commune.
La théorie du genre, expliquée en des termes simples, fait une distinction claire entre le biologique et le culturel. Naître biologiquement « femelle » ne signifie pas forcément être (ou plutôt, devenir) culturellement « femme» et vice versa. Les représentations de genre sont donc considérées comme des constructions culturelles et peuvent, de ce fait, évoluer voire être complètement remises en question, par l’individu, à tout moment de son développement identitaire personnel.
Ce que cette théorie apporte concrètement dans un cadre purement scolaire (et c’est l’argument défendu par ses approbateurs) c’est la déculpabilisation des individus (les jeunes, en l’occurrence) qui ne se retrouvent pas dans les constructions de genre pré-existants (masculin/féminin), ce qui leur permets de construire une identité sexuelle qui leur est propre sans passer pour des « déviants » ou des « anormaux ».
Il est tout aussi intéressant de se pencher sur ce qui inquiète les détracteurs de cette théorie. Officiellement, ce rejet serait lié à la « non-scientificité » de l’hypothèse: en d’autres termes, un enseignement qui touche plus aux sciences humaines qu’à la SVT, n’aurait pas sa place dans un ouvrage de science dite « exacte ».
Il serait toutefois illusoire de penser qu’il s’agit uniquement d’un souci d’objectivité et de transparence scientifique. Pour comprendre cette « panique-angoisse » que certains individus peuvent éprouver face au changement des représentations et des systèmes de valeurs, il est indispensable d’avoir un aperçu du changement social sur un large laps de temps.
Quand la rétroaction devient « retour de bâton »
Dans la société traditionnelle, il y a peu ou pas de choix personnels, on parle alors de fort contrôle social : l’individu se conforme à une identité et à un modèle que la société lui assigne de manière autoritaire et transcendante, il n’a pas de liberté de choix mais n’éprouve pas, ou peu, de sentiment d’angoisse (impression d’harmonie, absence de compétitivité…). Dans la société moderne, l’individu a plus de libertés , notamment dans le choix de ses propres normes et représentations sociales. Cependant, cette liberté grandissante peut engendrer un sentiment de panique et de perte de repères (peur de se tromper, peur de « rater sa vie », de ne pas y arriver etc)
Aujourd’hui, les sociologues parlent d’hypermodernité pour désigner les sociétés contemporaines (lire à ce sujet: « L’individu hypermoderne » de Nicole Aubert, 2004 ) . La déconstruction des catégories traditionnelles et le relativisme culturel offrent à l’individu, une palette de choix plus large et qui se multiplie de façon quasi exponentielle. La théorie du genre arrive dans ce contexte là: elle remet en question des catégories de représentation (masculin/féminin) qui ont été, jusqu’aux années 1960, épargnées par la mouvance moderne.
Mais que se passera-t-il quand la modernité nous permettra d’envisager de plus audacieuses « déconstructions » ?
Du relativisme au transhumanisme
Ce questionnement devient inévitable: comment réagira-t-on lorsque l’on sera en mesure, non seulement de concevoir nos propres représentations de genre et modifier notre sexe biologique en adéquation avec ses représentations, mais également de choisir jusqu’à la nature même de notre enveloppe corporelle ?
Comme le concept de l’Humanité est, au même titre que les représentations de genre, une construction culturelle indépendante de toute transcendance naturelle ou surnaturelle, cette représentation sera-t-elle exclusive à notre espèce biologique (Homo sapiens) où recouvrira-t-elle d’autres formes d’intelligence ? (artificielle, par exemple. La liberté de l’individu à disposer de son corps aura-t-elle des limites ? Et sur quelle éthique nous baserons-nous pour définir ces limites ?
Ce sont toutes ces questions là qui rendent le débat et la réflexion nécessaires, au lieu du rejet impulsif et de la tabouisation. Car quand bien même la prudence dans le progrès est indispensable, le conservatisme irrationnel et rétrograde reste une position fatale pour les sociétés humaines, et l’histoire est là pour nous le rappeler.
Les questions que nous devrons nous poser à ce sujet, sont aussi nombreuses que les choix qu’auront à faire les générations futures. Et ne nous y trompons pas, le retour de bâton sera aussi impétueux que la « révolution » qui l’aura provoqué…
Anouar El Hajjami pour l’Association Française Transhumaniste :Technoprog !
[1] Plus aux Etats-unis qu’en France ceci dit, alors que les premiers penseurs des gender studies se sont très largement basés sur les écrits de philosophes français comme Derrida, Foucault, ou Lyotard…d’où d’ailleurs l’appellation : «French theory »
samedi 29 octobre 2011
The Uncanny valley, une réflexion h+ pour sortir de la "Vallée de l’étrange"
- "Comment sortir de la vallée de l'étrange ?"
- Interview Marc Roux
- Interview Natasha Vita-More (en anglais)
Mais l'article présenté par SM est une version abrégée du texte originel.
Je vous livre à présent la version complète.
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une réflexion h+ pour sortir de la "Vallée de l’étrange"
« The uncanny valley », la Vallée de l’étrange, est une théorie psychologique qui consiste à mettre en lumière le degré d’acceptation par les sociétés humaines de ce/ceux qui leur est plus ou moins différent. La théorie avance que tant qu’un individu est considéré soit comme franchement différent, soit comme suffisamment semblable, il ne provoque pas de trouble chez ceux de la communauté de référence, car il est identifié comme un élément clairement catégorisé : ami/ennemi, citoyen/étranger, etc. Les troubles surgissent lorsque l’individu ne peut être rangé dans une catégorie bien distincte. Le sentiment de rejet serait alors encore plus fort que face à un ennemi ou un danger nettement reconnu. Le nom de "vallée" vient du fait que sur la courbe du graphique qui choisit pour abscisse le degré de similitude et pour ordonnée le degré d’acceptabilité de l’étranger, l’acceptabilité marque un profond recul lorsque la similitude, devenue proche, n’est pas encore totale.
(voir aussi Wikipédia : Vallée dérangeante)
Des difficultés relevant du franchissement de cette « Vallée de l’étrange » attendent sans doute les acteurs du Transhumanisme. Que ce soit les promoteurs de la robotique, de la cyborgisation ou de l’intervention humaine dans l’évolution génétique de l’espèce, tous se trouveront probablement confrontés aux réactions hostiles, dans un premier temps, de majorités en proie à des frayeurs irrationnelles face à une différence indistincte. Il leur sera nécessaire d’anticiper ce rejet afin de l’éviter autant que faire se peut.
En robotique, la descente dans la vallée de l’étrange est déjà commencée. Les constructeurs considèrent, sans doute avec raison, qu’un robot du type de celui des aspirateurs ménagers de type Roomba ne pose pas de problème d’acceptabilité par leurs clients. Ces petites boîtes rondes et plates sont immédiatement identifiées comme étant des objets, des outils à notre service. Leur aspect, mais aussi leur très faible degré d’autonomie et donc leur comportement ne permet pas une seconde la mise en cause de notre identité par rapport à la leur.
Mais l’ingénierie japonaise avance à grand pas vers un type de robot à l’apparence et à l’interface bien plus perturbantes. Nous n’en sommes plus seulement aux robots vaguement anthropoïdes du genre de Némo. Ceux-ci suscitent depuis longtemps, au moins depuis l’époque de la Planète Interdite (film de science-fiction des années 50) et de la Guerre des étoiles (R2D2 et C3PO/6PO), des réactions de sympathies amusées. Si leurs auteurs leur ont prêté des comportements de caricatures humaines, leur allure ne prêtent nullement à confusion. En échange, les dernières générations présentent des modèles qui imitent parfaitement la voix humaine, qui miment de façon stupéfiante notre comportement et revêtent presque à s’y méprendre l’apparence humaine, utilisant des matériaux qui rendent leur peau ou leur chevelure indiscernable du naturel. Pourtant, le mimétisme n’est pas encore total. Les mimiques sont encore parfois maladroites, la conversation et le mouvement demeurent limités à un répertoire programmé à l’avance. Il y manque toujours une Intelligence Artificielle ayant passé avec succès le test de Turing*. Le résultat est que nous nous trouvons face à des répliques troublantes. A ce stade tout va bien encore. Ces robots ne circulent pas parmi nous. Ils sont le résultat de projets scientifiques expérimentaux. On les présente comme des curiosités lors de salons. Il y a donc une mise à distance. De plus, ils apparaissent dans la société japonaise, assurément bien plus ouverte à la technologie et à la robotique en particulier. Mais que se passerait-il si de tels robots commençaient à déambuler dans les villes occidentales ? Selon la théorie de la Uncanny valley, ils devraient faire l’objet d’un rejet massif !
C’est, je pense, que leur existence met en question un point fondamental de notre existence d’humain : notre identité.
J’ai tendance à penser que la préservation de l’identité nous est tout aussi essentielle que celle de notre propre vie. Elle est, me semble-t-il, intimement liée à celle de notre Conscience. Sans elle, notre existence nous semble tout bonnement perdre sa raison d’être. La perte d’identité nous est aussi grave que la mort et cette éventualité peut provoquer en nous la même angoisse.
C’est sans doute un raccourcis abusif que condamneront certains scientifiques, mais je trouve saisissant de me dire que, si l’un des moteurs fondamentaux du vivant, à l’échelle de la molécule, est bien la préservation, par la reproduction/duplication d’une information chimique à l’identique (ou presque), ce pourrait être la même logique qui serait à l’œuvre, au fond, à l’échelle psychologique. Il sera passionnant de suivre tout au long du siècle les explications que les sciences cognitives tenteront de donner pour dire ce que peut être l’identité et ce qui fait son importance.
En attendant, il me paraît clair que c’est parce que nous ressentons un danger existentiel que nos réactions sont aussi exacerbées lorsque notre identité est mise en cause. Quoi de plus violent que la xénophobie ? Quoi de plus exaltée que la communion dans l’identité nationale, ethnique, celle du club de foot ou du clan et de la famille ?
C’est à cette force terrible qu’à commencé à se confronter le Transhumanisme : l’intolérance identitaire. Comment y échapper ? Comment éviter, ou sortir de la vallée de l’étrange ?
Et bien, en suivant la théorie de l’Uncanny valley, il me semble qu’il y aurait deux voies. Soit il faudrait réduire la différence apparente (repère de l’ordonnée du graphique) entre les nouveaux "sujets de Conscience" qui pourraient émerger, comme les robots dotés d’IA fortes dont il a été question plus haut, soit il faudrait élargir les critères d’acceptabilité des communautés humaines (repère de l’abscisse). La première solution peut paraître la plus simple. C’est la voie suivie actuellement par les roboticiens japonais. Ils considèrent que, pour être acceptés par la société, même japonaise, leurs créations devront soit être franchement différentes des humains, robots jouets à la R2D2, soit confondantes de similitude.
Ce sera sans doute celle suivie par l’amélioration humaine pendant longtemps. Les premières améliorations physiques, à base de chirurgie thérapeutique, réparatrice, esthétique ou de manipulation génétique, déboucheront sans doute sur des résultats faiblement perceptibles. A l’origine, leurs premiers adeptes seront montrés du doigt, tournés en dérision comme ont pu l’être les premiers inconditionnels du lifting, ou de l’oreillette bluetooth (l’étape ultime avant l’implant cochléaire ;-). Puis, dans la mesure où l’intérêt de la nouveauté technique aura été partagé, pour des raisons plus objectives ou bien découlant d’un phénomène de mode, on peut facilement imaginer que, dans le cadre de notre modèle économique dominant, ces pratiques se répandront progressivement. Le rejet identitaire original exprimé par la dérision sera une fois de plus remplacé par une adhésion et une assimilation identitaire. Notez bien à ce niveau que l’identité du groupe s’en trouve à chaque fois objectivement modifiée. Néanmoins, les individus comme le groupe ont tendance à nier cette modification et à mettre en avant la continuité de leur identité. Les changements d’attitude collective peuvent être alors très rapides, au rythme des phénomènes de mode donc, après lesquels le collectif oublie l’idée même du rejet initial.
En échange, il serait probablement dangereux, pour un groupe de Transhumanistes proactifs, de vouloir brûler les étapes et de s’aventurer dans des améliorations ou modifications trop radicales. Tant que le sentiment d’intolérance identitaire demeure ce qu’il est dans le cerveau des humains, nous assisterons, j’imagine, à l’apparition de groupes marginaux qui marqueront volontairement leur différence par des modifications/améliorations considérées comme extravagantes par la majorité. Cette idée n’est bien sûr que l’extrapolation du phénomène de découverte identitaire qui semble marquer depuis la plus haute antiquité l’adolescence. Celui-ci joue d’ailleurs toujours un rôle important dans le dynamisme de nos sociétés, la mise en question identitaire de la communauté par la jeunesse permettant à la première de se reposer régulièrement et de manière salutaire ces questions essentielles : Qui sommes-nous ? Qui désirons-nous être ?
Mais les promesses de la manipulation transhumaniste risquent de faire courir des dangers inédits aux futures bandes de jeunes excentriques. Les accoutrements vestimentaires anticonformistes, fantaisies capillaires ou dermatologiques, l’inventivité musicale, les codes langagiers et les comportements plus ou moins asociaux ne provoquent depuis des siècles que des mesures coercitives limitées de la part des majorités adultes ainsi que des haussements d’épaules amusés et parfois compréhensifs (on a tous été ados …). Mais qu’en sera-t-il face à une prétention affirmée à sortir de l’humanité ? (Dans son œuvre Hyperion, l’auteur de science-fiction américain Dan Simmons imagine entre autre, dans sa lointaine anticipation, que les pires ennemis des humains sont les Extros, d’anciens humains dont les ancêtres ont choisi la voie d’une évolution à marche forcée, par la manipulation génétique (certains ont des ailes, d’autres sont transparents …), jusqu’à aboutir à une autre espèce qui ne se reconnaît plus dans la première Humanité.)
Au plus profond de la Vallée de l’étrange, au-delà d’un certain seuil qu’il est impossible de déterminer précisément, ce peut être la mise à mort qui attend l’étranger. L’Histoire nous apprend que l’intolérance identitaire est un sentiment collectif tellement fort qu’il peut conduire jusqu’à des meurtres sacrificiels et rituels de ceux qui sont tombés dans la Vallée de l’étrange : le sacrifice humain, le bûcher, la chambre à gaz …
Seule alternative peut-être à la prudence pour les Transhumanistes militants de demain : les progrès de la tolérance !
L’autre voie ne me semble pouvoir consister que dans cette amélioration humaine prioritaire, cette aspiration des humanistes de toujours, celle-là dont Voltaire se fit et reste le porte flambeau.
Or, si l’Humanisme et le modernisme cartésien paraissent avoir dramatiquement échoué à faire vraiment progresser la tolérance dans les sociétés humaines, il me semble que le Transhumanisme offre un nouvel espoir.
D’une part il mise d’emblée sur une diversification infinie du vivant en général et des vecteurs de Conscience/Identité en particuliers, et d’autre part il propose à l’Humanité de se donner les moyens d’intervenir là où le bât blesse depuis toujours, au cœur de notre cerveau reptilien sans doute, aller titiller ce qui fait notre instinct de conservation en modifiant subtilement les conséquences biochimiques de notre peur de l’inconnu.
Attention ! Casse-cou ! Oui, évidemment, il ne faudra pas se tromper. A ce degré d’essentiel dans la manipulation de l’humain nous n’aurons guère droit à l’erreur. Mais une telle perspective n’est pas pour tout de suite. Nous sommes très loin de savoir où porter "le bistouri", puisque nous n’avons à ce jour aucune idée même du genre de "bistouri" à utiliser et du/des endroits où le porter. Mais d’un point de vue rationnel, non seulement il n’y a aucune raison de penser que nous ne pourrions jamais apprendre à influer intelligemment sur notre capacité à la tolérance/intolérance, mais il n’y a pas non plus de raison de penser, du moins jusqu’à aujourd'hui me semble-t-il, que nous devrions agir dans la précipitation.
Dans la perspective d’une amélioration humaine radicale, accompagnée d’un risque existentiel radical, s’impose sans doute l’application d’un principe de précaution radical afin de sortir vivant et plus fort que jamais de la Vallée de l’étrange.
lundi 3 octobre 2011
Deus Ex Human Revolution, un jeu transhumaniste ?
vendredi 16 septembre 2011
Le cas Oscar Pistorius : un "pas" dans le Transhumanisme ?
Premier article, un point de vue h+ sur le cas Oscar Pistorius.
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Oscar Pistorius est un athlète sud-africain hors normes. Amputé des deux jambes à l’âge de onze ans, il vient, pour la première fois pour un champion handisport, de participer aux Championnats du monde des valides à Daegu en Corée du Sud où il s’est hissé en 1⁄2 finale du 400m avec le 14ème temps mondial (son record personnel en ferait un recordman de France). Particularité : il court équipé d’une paire de prothèses en fibre de carbone qui lui valent le surnom de « Blade Runner ». Le coureur de lames.
L’histoire serait déjà admirable de courage et de détermination si elle s’arrêtait là... Mais le « cas » Pistorius pose problèmes aux autorités supérieures du sport international : équipé de ses jambes artificielles, Pistorius est-il un athlète comme les autres ou bénéficierait-il d’un avantage illégitime par rapport à ses concurrents ? Autrement dit, la technique et la médecine lui auraient-elle apporté, plus qu’une thérapie réparatrice, une véritable « augmentation humaine » ?
Point de vue transhumaniste sur le sport du XXI° siècle.
L'un des défis de la vie au XXI° siècle
Dans la perspective des Jeux Olympiques de Pékin, la Fédération internationale d'athlétisme (IAAF) a une première fois tranché en répondant positivement (Le Monde, 20/07/2011 ; Libération 24/08/2011). Oscar Pistorius n’a alors pu participer qu’aux jeux paralympiques, où il s’est adjugé 3 médailles d’or. Mais en 2008, le Tribunal Arbitral du Sport (TAS) a cassé ce jugement, considérant que les preuves d’un avantage technique n’étaient pas réunies et a invité à voir ce cas "comme l'un des défis de la vie au XXIe siècle".
De mon point de vue, c’est un véritable « pas » dans le Transhumanisme. En effet, c’est reconnaître que le siècle qui vient de s’ouvrir devrait être celui d’un élargissement de la notion d’humanité. Jusqu’à présent, le sport, et notamment l’olympisme, défend une vision qu’on pourrait dire « naturaliste » de l’humain. Selon cette idée, l’humain, et le corps humain, pourraient être défini pour toujours, sans modifications. Pourtant, cette vision s’est souvent trouvée en bute aux contradictions. A chaque fois, l’évidence est apparu avec plus de clarté : l’humain fait un avec ses outils, avec sa technique, avec ses artifices.
Prenons des exemples : que s’est-il passé lorsque des footballeurs ont commencé à bénéficier des premiers crampons Adidas ? Que s’est-il passé lorsque sont apparues les premières "pointes" de sprint, quelles controverses n’ont pas entraîné les combinaisons des nageurs ou les perches des sauteurs en hauteur ? A chaque fois, les premiers ont pu bénéficier d’un réel avantage, le temps que les autorités sportives ne créent de nouvelles règles et que les concurrents accèdent aux mêmes technologies.
Que se passe-t-il, ou se passerait-il, lorsque la technique utilisée est plus étroitement liée au corps de l’athlète ? Quand un golfeur devient plus performant après une opération au Lazic ? Ou si un coureur de fond équipé d’un pace-maker ou d’un cœur artificiel suite à un accident cardiaque devenait plus endurant que ses adversaires non transplantés ?* Dans le cas Pistorius, l’autorité arbitrale a déjà commencé à imposer au sprinteur sud-africain un certain type de prothèse le plus défini possible : elle crée une catégorie. Mais en définitive, il ne peut être question de dire que l’athlète qui concourt serait défini par des critères biologiques particuliers et surtout intangibles. Lorsque l’on s’y risque, on bute toujours sur des cas exceptionnels qui n’entrent correctement dans aucune catégorie. L’athlète Caster Semenya (demi fond : 800m), finalement identifié(e) comme hermaphrodite, doit-il/elle entrer en compétition avec les hommes ou avec les femmes ?
Autrement dit, si les comparaisons sportives ne peuvent se faire qu’au sein de catégories, la définition d’une catégorie est toujours arbitraire. Elle dépend d’un ensemble de règles que l’on essaie de respecter et que l’on révise régulièrement. Il n’y a rien d’absolument « naturel » qui entre dans la définition de ces catégories car
objectivement, il n’y a pas de définition possible d’un athlète humain « naturel », quand bien même on referait courir les athlètes nus. L’humain en effet, tout comme la Nature dont il est issu, est sans cesse en train d’innover et de remettre en question sa propre « nature ». Il a beau avoir tendance, surtout en occident, à vouloir faire rentrer dans des cases le contenu de son savoir sur cette nature, celle-ci persiste à lui échapper !
Du Transhumanisme au Trans-Olympisme ?
Le cas de Oscar Pistorius oblige les instances sportives à se questionner sur ce qui détermine les limites de leurs catégories, notamment les pratiques dites "handisports", et devraient conduire à conclure qu’il n’y a aucune différence objective entre celles-ci et les pratiques des soi-disant « valides ». Cette différence imposée relève en fait de la ségrégation ! Les pratiques handisports ne génèrent que des catégories comme les autres, avec parfois un nombre de pratiquants supérieur à plusieurs sports de « valides » homologués par le CIO (combien de basketteurs en fauteuil dans le monde pour combien de pratiquants du Curling ?)
Nous aurons effectué un autre pas important lorsque nos autorités politiques et sportives auront décidés de mêler les épreuves des soi-disant valides et celles des soi-disant handicapés dans le cadre des mêmes évènements sportifs. Puis, cette étape franchie, nous pourrions assister à un engouement grandissant pour les pratiques qui assumeront la tendance de l’humain à fusionner avec sa technologie. Les distinctions entre valides et invalides s’estomperont alors peut-être définitivement. Notez que la conception et la considération du "dopage" chimique ou biologique pourraient être amenés à suivre une évolution comparable ...
Ainsi, à travers la figure d’Oscar Pistorius est en jeu une idée de l’humain, une idéologie qui lui est associé, un idéal. L’idéal olympique est, pour l’instant encore, engoncé dans une vision « naturaliste », figée, de l’humain. Son idéologie sous-jacente le placera devant des contradictions récurrentes. Il s’agit de progresser
vers ce que nous pourrions appeler un Trans-olympisme dans lequel il sera reconnu que l’humain est un genre en devenir dont nous pouvons, demain ou après-demain, voir surgir des variantes améliorées diverses, modifiées biologiquement, chimiquement ou hybridées encore davantage avec la machine. Ces variantes ne
relèveront pas du handicap ou de la monstruosité. De même que les handicapés de sont pas des monstres, les humains modifiés et augmentés représenteront un enrichissement pour la communauté humaine, une source de diversité et donc d’espoir. Et concernant la pratique sportive et les athlètes de haut niveau, aussi bien pour eux-mêmes que pour leurs admirateurs, ils devraient continuer d’être la source de plaisirs toujours renouvelés, ainsi que de leçons de vie.
Par exemple : « Plus haut, plus vite, plus fort ! » pourrait être une bonne devise du Trans-olympisme !
(* Divers penseurs du Transhumanisme considèrent qu’il est impossible de dire où s’arrête la thérapie et où commence l’augmentation humaine -> cf. A. Miah , Genetically Modified Athletes: Biomedical Ethics, Gene Doping and Sport, 2004, London and New York, Routledge)